La Presse
22 avril 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 88

La gang de tout-nus (bis)

Lisez attentivement ce qui suit: le festival du Mahamastaka Abhisheka se déroule aux 12 ans, pendant 12 jours, sur le sommet du mont Vindhyagiri, à Sravanabelagolamimailapala, au pied d'une statue (de 19 mètres) du prince Bahubali, une sculpture de marbre qui a nécessité 12 années de travail.

Alors... Vous avez remarqué? Bien sûr! Et pourquoi cette répétition du chiffre 12 (j'ai mis le "19 mètres" juste pour vous mélanger)? Parce que Bahubali, fils du roi Rishabhadev, déçu par le monde matérialiste, a médité pendant 12 mois en position debout.

Bah? C'est la seule explication que l'on a pu me donner, et comme vous, j'ai trouvé ça un peu décevant. Mais une fois au pied de cette imposante statue (de monsieur tout nu), j'allais être tout, sauf déçu.

Au début, les membres excités (qui ne sont pas en tenue d'Adam, contrairement à leurs gurus, mais dont les vêtements blancs transparents nous laissent très bien deviner les organes) se massent dans les marches de l'échafaudage érigé derrière la statue, pour avoir l'immense honneur d'être les premiers à l'asperger -la statue-, d'abord d'eau bénite, puis de jus de canne à sucre. Des groupes de musique placés aux quatre coins de la terrasse se relaient pour rythmer la longue complainte d'un monsieur et les petits cris de chambre à coucher d'une madame avec un micro.

Ce qu'ils racontent? Fiou. Fouillez-moi. Mais l'ensemble a quelque chose de très sensuel, comme vous pouvez le lire entre les lignes. En plus, au sommet -aucune zone d'ombre-, il fait chaud, le soleil tape comme Chris Nilan contre Boston, et on se sent tous un peu youpididaille: c'est-à-dire comme la mascotte orange, mais mouillée.

Ce qui est de circonstance, parce que la célébration consiste (pour le néophyte que je suis et qui vous explique façon télé-horaire) "en splashage pendant six heures d'une statue avec des seaux d'huiles et de couleurs, en danse, en musique et en chansons" (on dirait Garden Party, non?) et même si l'on n'y comprend rien, de toute façon, c'est simplement extraordinaire de se trouver au milieu d'une bande d'hurluberlus à moitié nus qui dansent et chantent et hurlent chaque fois que le jus rouge, jaune et oh-la-belle-bleue! tombe de la statue sur nous et que ça pique les yeux, aaaah! et mon t-shirt du Bangladesh est ruiné et un homme me serre fort et une femme me barbouille le visage avec de la pâte jaune qui sent le bois de santal et je danse comme un freak sur l'acide à Woodstock en 69, les mains tendues vers le ciel, et j'aime les jaïnistes, et Jain et Jean et Josée et tout ce qui commence par J ou en a déjà eu envie, et même Julie, et je me sens basculer dans un bien-être dangereux et... et... j-j-j-je tombe dans les pommes. Coup de chaleur.

Étrange comme les pertes de conscience semblent durer une éternité, alors qu'elles sont la plupart du temps des black-out ridicules qui se mesurent en secondes sur les doigts d'une seule main de Schtroumpf. La mienne ne fait pas défaut à la règle: après 1200 ans (trois secondes), j'ouvre les yeux.

"Are you OK?" me lance Allan, inquiet de me voir prout, genre style par terre.

"Où suis-je?" je lui balbutie, mou.

"You are in heaven," qu'il me répond, du tac au tac, le comique. Et la fête continue.

Dans l'autobus, au retour sur Mysore, recouvert de peinture bleue-jaune-rouge, entre les passagers gris, je suis un arc-en-ciel. Un vieil homme s'avance vers moi, joint ses mains au niveau de son front en signe de grand respect, puis il glisse un doigt sur ma joue pour me voler un peu de couleur, qu'il dépose ensuite sur ses yeux.

Correction: je suis Dieu.

En arrivant à l'hôtel, mécaniquement, je saisis la zapette et j'allume le téléviseur. Bi bou bou... CNN. Au secours. J'éteins de suite. Pour un soir, je reste au paradis. On y dort si bien...

Retour