Moi, Bruno Blanchet, fraîchement 42 ans (merci à ceux qui y ont pensé!), quand y a le mot jouet dans quelque chose, je me sens encore attiré de façon irrésistible. Des exemples? Ben... Train jouet! Hein? Et euh...euh... Magasin de jouets! Pis plein d'autres qui me viennent pas là, mais c'est pas grave : ce que je veux dire, c'est que le mot jouet signifie toujours pour moi plaisir idiot, culpabilité zéro et "let's go". Et quand on me propose ce réconfort de l'enfance dans un pays (l'Inde) où j'ai trop souvent envie de mordre quelqu'un avec méchanceté (je comprends maintenant un peu mieux les origines de certaines tortures du Kama Sutra) ou de me cacher dans un sac dans une boîte dans une malle dans un placard de cale de bateau jusque dans un autre pays (fichez-moi la paix!), je saute sur l'occasion de m'échapper.
Ne serait-ce que symboliquement.
Le train jouet fait la navette entre New Jailpuri et Darjeeling, chaque jour, une seule fois, dans les deux directions. C'est qu'il n'y a qu'une track sur pente ultra vide et que le trajet est long... Surtout pour un train qui fonctionne sur quatre batteries format D. Et surtout quand le conducteur fou gaspille toute le jus sur son bâtard de "tchou-tchou"! Un vrai troublé. Quatre ans d'âge mental! Aux 20 mètres, il te lâche un de ses TCHOUUUUUUUUU! du désespoir, comme s'il pilotait une bombe qui menacerait d'exploser d'une seconde à l'autre. De quesse????
Mais il est vrai que le train (qui ressemble à trois wagons de métro nains tirés par une locomotive qui vient de sortir de la sécheuse) traverse des villages et passe parfois à à peine deux mètres des maisons -TASSEZ-VOUUUUUS! Ce qui, en principe, devrait pouvoir expliquer l'insistance du cheminot à peser sur le klaxon, n'est-ce pas? Sauf qu'à la vitesse à laquelle on avance, je pourrais sans difficulté sortir pisser et rembarquer; les badauds de chaque côté de la track ont le temps de vous dire bonjour, puis de se faire une opinion sur vous, d'en discuter avec des amis et de vous dire au revoir dans les cas positifs; les vaches s'ennuient: "Aussi bien lire Proust", qu'on les entend beugler au passage du bolide; et le décor naturel magnifique, croyez-le ou non, on le voit pousser. Bref, nous aurions autant de chance de renverser quelqu'un que Mme Giroux avec sa marchette, un jour de février sur trottoir glacé.
Ce qui m'amène au conseil de la semaine: apportez des bouchons pour les oreilles en Inde. Parce que, dans le pays le plus bruyant au monde, où les freins sont optionnels et les klaxons obligatoires, il est impossible d'en trouver.
"Des bouchons, Monsieur? Mais pourquoi? Le silence, vous dites? Qu'est-ce que c'est, le silence?" Le silence, c'est un concept occidental et un luxe, mon enfant. Comme une véranda en moustiquaire. Comme trois repas par jour. Comme un safari en Afrique. "Wow... Dessine-moi un silence, Monsieur!"
Cela dit, le voyage en "Toy Train" est proche fabuleux. Dans le voisinage de l'extraordinaire. Au logement juste en dessous du formidable, dans le même bloc appartement que le génial et le renversant. Si le trajet était une femme, il serait danseuse balinaise.
Au bord d'une falaise, à Dilaram, les étudiants s'accrochent au train et hurlent de rire quand le conducteur les menace du poing. À Margaret's Hope, on entre dans les nuages d'ocre et d'étain, où les champs de thé portent des manteaux de fourrure, la tuque enfoncée jusqu'aux yeux. À Ghoom, le soleil réapparaît, rose comme un sourire de bébé et sucré comme un bonbon. En fait, je sais même plus si c'est le soleil ou la lune.
À Darjeeling, à 2500 mètres d'altitude, sur la grande place, il y a la statue d'un poète. En face, le troisième plus haut sommet du monde: le Kanchenjunga. Au loin, l'Everest. Le coeur veut m'exploser dans la gorge. Je me pince. Je suis là. Sur le toit du monde. Et je vous envoie la main.
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