La Presse
20 mai 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 92

L'Éthiopie en autobus jaune

Bombes

Quand les bombes ont éclaté vendredi dernier dans Addis, j'étais parti, par là, à Lalibela, la la - accent du Lac. Jour de tombée oblige, mes chroniques aussi sont à retardement. Merci de vous inquiéter.

Station d'autobus

Il faut d'abord se lever à 4h30 si l'on veut prendre une douche avant le départ (facultatif, ça sent le diable dans le bus anyway : comme il n'y a pas de ticket d'avance et que tous les bus longue distance ne partent qu'à 6h en Éthiopie-aucune alternative! -, le truc, c'est de se pointer une heure avant à la station, hop! déjouer la foule déjà agglutinée devant la grille pour se faire ouvrir à cause que l'on est Blanc, puis choisir entre les véhicules le moins pourri qui vous réservera le siège solo confortable de devant, pour 10-20 birrs de plus (calculez un quart du prix du billet, 7 birrs égalent 1). Croyez-moi, ça vaut la peine de payer plus cher et de se lever à l'heure où les pushers se couchent parce que, aussitôt les portes ouvertes à la populace, des centaines de personnes se ruent à bord des autobus dans une cohue pas possible et, comme il est interdit de voyager debout ou assis dans l'allée en Éthiopie, cela signifie trois à quatre adultes par banc. Plus les bagages et les enfants, ne manque que le mot SARDINES peint sur le hood en avant (je sais, "hood en avant", c'est comme dire "monter en haut", mais c'est pour la rime: relisez la phrase, vous découvrirez un poète). Et là, on attend.

(Ce matin, un prêcheur aveugle a entretenu les passagers jusqu'au départ. Il parlait fort. Je me suis retourné, pour voir, et personne ne le regardait.)

Le départ

Ça commence toujours de la même façon. Avec le moteur, on part la musique! Je n'ai rien contre la miouze éthiopienne, même que j'aime plutôt et parfois beaucoup. Mais aux aurores, jamais rien ne vous préparera à affronter les "bidoubidoubidou" et les "de mes deux la, de mes deux de mes deux de mes deux la", le volume à 11, sur une cassette qui babine ou joue des deux côtés en même temps.

Un autre cas de bouchons.

La route

Enfin! Je vous ai-tu dis que l'Éthiopie est un pays magnifique? Wow! Des champs de roches de Saint-Octave-de-L'Avenir made in Gaspésie aux vertes prairies de Mongolie, ce sont des kilomètres et des kilomètres en montagnes russes où, brusquement, la végétation se transforme: des cactus gros comme des chênes à des conifères, puis à des eucalyptus et à des cactus once again. À mesure qu'on monte en altitude, la végétation se raréfie, taillis rabougris, oups! une fleur, pierres et puis poussière. Finalement, là-haut, sur la lune, où les vallées s'enfoncent, à chaque tournant, on s'attend à voir surgir le Grand Canyon. Époustouflant.

B-12

À midi, l'ombre d'un aigle plane sur la chaussée. Et des singes bondissent dans les fosses. STOP! Un homme nous barre la route. Devant, il y a des camions et une grue qui creuse. Qui creuse un trou, bien sûr, mais le but n'est pas évident, ici, au milieu de nowhere. Il n'y a pas de cônes orange. Et l'homme de la voirie qui nous a barré le chemin ne porte aucune protection, ni veste ni casque de construction. Sur sa tête, plutôt, un sac de velours avec des cordons (qui lui pendent sur le front).

Je te jure! Un sac de pinouches de Bingo.

Canada

Une femme assise derrière attire mon attention. Elle pointe en direction de sa poitrine. Je m'étire le cou. Sa blouse est ouverte et son sein, nu. Elle me fait signe qu'elle en a deux. Je fais: "Ah oui?" Elle me dit: "Take to Canada?" Surpris, je fais: "Euh, sais pas!" Elle insiste: "Please, Mister!" Cinq minutes plus tard, je m'aperçois qu'elle a un bébé sur les genoux.

C'est drôle, mais c'est pas drôle en même temps.

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