La Presse
3 juin 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 94

Les anges dans nos campagnes

On dit qu'elles sont la huitième merveille du monde. On les compare aux pyramides d'Égypte, aux temples d'Angkor Vat et même à Karine Vanasse. Les pèlerins se prosternent à leurs pieds, les touristes en repartent bouche bée ou convaincus de l'existence de Dieu. Ce sont les églises rupestres de Lalibela.

Creusées à même le roc, le toit à la hauteur du sol et l'entrée 10 mètres plus bas, d'un seul bloc (!), les églises sont de deux types : complètement détachées de la paroi (monolithiques) ou semi-détachées (Sainte-Thérèse). Vous imaginez le travail? Pas t'encore? OK! Faisons un exercice. Vous avez devant vous... rien. Sous vos pieds, de la pierre dure comme de la roche. Nous sommes en 1100 après Jésus-Christ, en Éthiopie, et les seuls outils dont vous disposez sont un marteau de métal mou avec un manche en bois d'olivier (patente avec une courroie de cuir de chèvre) et un pic pas pointu, que vous avez empruntés à votre beau-frère Mario pour refaire la terrasse de votre grotte. Toc toc toc toc toc! Vingt-trois ans et beaucoup de poussière plus tard, 11 églises se dressent dans des trous béants, 11 monuments fantasmagoriques reliés entre eux par un labyrinthe de tunnels et de passages qui conduisent à des grottes et à des culs-de-sac terrifiants. Il fait noir là-dedans! (Commentai re: plus encore que la forêt de pierre de Shilin en Chine, Lalibela serait LA place pour jouer à la cachette barbecue.)

Vous avez saisi le topo? D'accord! Maintenant, la cerise sur le gâteau. Selon l'histoire officielle, la construction aurait pris 23 ans. On estime que 40 000 travailleurs auraient taillé le roc pendant ces deux décennies pour achever le Miracle. Parce que cela en est un, Miracle, avec un grand M un petit i un petit r un petit a un petit c un petit l un petit e, Miracle. Miracle, yeeeeh! (gracieuseté des cheerleaders de Dieu). Il est en effet absolument impossible qu'un travail de cette envergure n'ait pris que 23 ans (l'âge de Karine, non? Ah ah! Peut-être y a-t-il un lien...). Alors, quoi? Les anges.

Selon l'histoire officielle "officielle", la nuit, les anges allaient battre des ailes au-dessus des chantiers, et la chaleur du vent soulevé par leurs battements ramollissait la pierre ; le lendemain, les gars pouvaient laisser leurs marteaux à la maison et travailler le basalte en bedaine, au cure-dents et à la cuillère. Comme de la plasticine. Ils étaient contents! "Siffler en bricolant, fffu fffi fffu fffu fffu fffu fffiiii!"

Vous riez? Ah bon. Vous n'y croyez pas... Et vous croyez à la Bible, Jésus, la marche sur l'eau, la résurrection, Dieu?

Alors... Pourquoi la version de la construction "avec des anges" de Lalibela en Éthiopie ne serait-elle pas crédible? Parce que c'est en Afrique?

Bibi peut vous jurer qu'après avoir touché avec délicatesse et respect ces bâtiments uniques, après avoir posé le visage contre la pierre froide des imposants piliers des églises et humé l'encens qu'on y brûle depuis des siècles, après vous être assis au milieu de prêtres qui récitent d'étranges psaumes en secouant de grands bâtons, comme moi, vous douterez. La magie existe-t-elle? Forcément. Parce que pendant quelques heures, vous avez été transporté en 1100 après Jésus-Christ.

Parlant de retour dans le temps, en Éthiopie, nous sommes en 1998. Les Éthiopiens utilisent le calendrier julien (et pas les patates juliennes, étrange...), composé de 12 mois de 30 jours et d'un mois de quatre, cinq jours, selon la "bissextilité" de l'année. Donc, aujourd'hui, n'ayant jamais adopté le calendrier grégorien, ils sont sept ans et des mois en retard (peut-être sommes-nous en avance?). En tout cas, même si ça devient mélangeant (et en plus, combiné à l'heure pas à la bonne heure), je ne me plains pas. Au contraire! Pendant que vous vieillissez, moi, je revis ma 36e année. Je ne me souvenais pas de oh! combien j'étais fou. Petit monsieur pas de cou.

Avant qu'on ne se laisse, il y a une chose que je voulais vous dire, et c'est MERCI! Merci à vous qui prenez le temps de me lire, et merci à ceux et celles qui prennent le temps de m'écrire : j'aimerais tellement pouvoir tous vous répondre (et vous lire!), mais l'Internet et l'Afrique, jusqu'à présent, ne sont pas compatibles.

Mes chroniques d'ici sont d'ailleurs toutes envoyées au tam-tam...

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