14h. Fait chaud. Ma bouteille est vide.
Au point d'eau, à 2300 mètres, des femmes se pressent autour d'une flaque de liquide brumeux que je boirais avec plaisir si le petit garçon avec la morve au nez n'avait pas le cul dedans. Assoiffé, Tsegaye dit Ti-Guy, mon guide et fidèle compagnon, boit goulûment. Moi, au milieu des Blacks qui remplissent leurs bidons rouges ou jaunes, je suis trop blanc.
Il nous reste 10 kilomètres à parcourir (sur 40), plus une montagne à grimper (4000 mètres) et la dernière chose dont j'ai besoin, c'est d'échapper mes intestins en chemin. Déjà que je suis le pire des trekkers.
Mon sac était trop lourd, alors j'ai tout mangé et tout bu. Mes souliers sont inadéquats: j'ai des ampoules aux deux talons d'Achille. J'ai essayé d'enlever mes souliers et de marcher pieds nus comme les incroyables grand-mères qui dévalent la pente, chargées comme des ânes - imaginez la Poune avec une corde de bois sur le dos -, mais j'ai dû vite me rendre à l'évidence: je ne suis pas un fakir et la plante de mes pieds n'est pas en cuir.
En fait, j'ai tellement rien en commun avec les humains d'ici que je commence à croire que je suis pas loin d'être loin.
À l'approche du dernier village, avant la grimpe finale, alors que Ti-Guy m'a promis qu'on y trouvera "something special", je me surprends à rêver d'un hôtel avec spa et piscine sur le toit (à l'auberge, depuis trois jours, il n'y a pas d'eau dans les douches, et je dois me laver à la débarbouillette au lavabo... au lavabain!)
Au village, une dizaine de huttes et 30 enfants tout nus nous accueillent. Pas l'ombre d'un gratte-ciel. Tough luck. Et il est où, ton "break", mon petit loup?
Ti-Guy me fait signe de patienter. Bientôt, un homme sort d'une des habitations, et s'avance vers nous avec, à la main, ce qui a l'air d'être un bouquet de gazon. Après les salutations d'usage, Ti-Guy offre 2 à l'homme qui lui remet le bouquet en question. Puis Ti-Guy m'invite à l'ombre d'un genévrier, où pour la première (et la dernière!) fois de ma vie, je ferai l'expérience du khat.
Une plante qui pousse comme de la mauvaise herbe en Éthiopie, le khat (prononcé comme le "chat" du Net) n'a pas la meilleure des réputations. Paraîtrait que, quand on broute ses feuilles au goût amer, ça rend fou.
En plein ce dont j'ai besoin!
Au bout d'une trentaine de minutes à imiter les vaches dans le champ - on doit mâcher longuement -, je sens que l'effet du khat a saisi mon guide, qui se met à parler de "vouloir changer le monde". Bibi? Bof, je suis comme avant, avec du foin entre les dents.
Ti-Guy se lève d'un bond: "Go!"
Oh! Oh! C'est là que ça s'est passé. En me redressant, j'ai touché le ciel, j'ai compris le sens de la vie et je suis redescendu doucement me poser à 10 centimètres du sol... Et pfffffttt! Je suis parti comme une balle, zzziiinnng! Tel un aéroglisseur, je flottais; je n'appartenais plus à cet univers, j'étais l'Univers; j'avais vaincu la gravité et je gravitais; mon corps se mouvait dans l'onde de choc du Big Bang et le cosmos entier m'appartenait; je savais tout et j'allais changer le monde. Méchant "buzz", tu dis?
Ça a duré 15 minutes.
Je suis rapidement passé de Planète à Pinto, de Forrest Gump à Bruno, 42 ans, éreinté et un peu ignorant, qui vient de prendre une drogue dont les effets euphorisants sont ter-mi-nés. Le down maintenant.
Parce que le khat est comme toutes les choses trop bonnes qui ont la fâcheuse manie de vous attendre au tournant avec l'équivalent en culpabilité ou en déception. J'aurais pas dû manger autant de chocolat... Pourquoi j'ai couché avec lui?... Fuck! J'ai trop fait de redressements assis! (Bruce Lee).
La réalité? Je ne suis qu'un mauvais clown dans un pays où le mot clown n'existe même pas. Il y a la moitié de la côte à gravir et, au sommet, je ne changerai pas le monde, non. Je vais peut-être en faire rire quelques-uns dans le hall de l'auberge avec mon histoire.
Et je vais aller prendre un lavabain.
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