Tous les soirs, à Harar, une ville fortifiée de l'est de l'Éthiopie, des hyènes envahissent les rues. De la fenêtre de ma chambre à l'hôtel Tewodros, avant-hier très tard, j'en ai compté 16 sur le terrain de foot derrière. C'est terrifiant!
M. Youssouf, dit "l'ami des hyènes", nourrit une meute de ces bêtes sauvages à chaque coucher de soleil depuis plusieurs années, juste devant chez lui; un rituel qu'il a entrepris quand les charognards s'étaient mis à entrer dans les maisons pour manger des bébés. Brrrr!
Paraît que ça les a calmés... Et que pour 3, on peut même les approcher.
"Rou rou! Rou rou!"
Comme dans les films d'horreur, c'est la pleine lune, et une brume sinistre flotte sur la plaine. Les sept touristes et moi qui sommes venus assister au spectacle scrutons la noirceur en silence depuis au moins 15 minutes. "Nous sommes encore victimes d'une arnaque à l'éthiopienne!" clame l'Allemand pessimiste. Les Japonais soupirent. Moi? J'espère.
"Rou rou! Rou rou!"
Au 102e appel de Youssouf, une hyène solitaire s'approche enfin. Tout le monde est excité, sauf Youssouf. "Elle ne fait pas partie du groupe habituel, dit-il, et ça va barder... Regardez!" Derrière, 20 petits yeux jaunes brillent dans la pénombre. Watch out!
Une femelle enragée saute à la gorge de l'intruse et la renverse sur le flanc, pendant que le reste de la bande... rit. Rit? J'ignore où on est allés pêcher cette comparaison idiote, mais je vous assure qu'à quatre mètres, c'est un cri terrifiant que lancent ces bêtes! Un rire? Si la soirée n'était pas aussi chaude, je vous dirais un cri "à vous glacer les os"; mais dans les circonstances, je me contenterai de "à vous mou-mouer les genoux".
D'ailleurs, notre groupe de badauds a reculé d'un bond et s'est instinctivement resserré, comme un troupeau de gnous pissous dans la savane.
L'indésirable chassée, les hyènes s'avancent alors en grognant, les yeux rivés sur la foule terrifiée. OK... Tu peux lancer la viande, Youssouf? Merci!
Aussitôt lancés, les premiers morceaux de viande créent de nouveau une dispute entre les bêtes. La femelle, que Youssouf a baptisée Jumbo (c'est visiblement la plus grosse et la plus féroce), distribue les aouuuh! les grrrr! et les coups de dents, pour rappeler à chacun son rang dans la meute. Du vrai National Geographic!
Une fois l'ordre rétabli, Youssouf invite les hyènes à s'approcher en jetant les t-bones juste devant lui, presque à ses pieds. Hésitante, une hyène s'y aventure. Slurp! Puis une deuxième. Miam! Youssouf, confiant, pose alors un bout de viande à l'extrémité d'un bâton pas plus long qu'un mètre, et il place le bâton... dans sa bouche. Hiiii! Clac! La grosse femelle gourmande vient lui arracher la bouchée à 10 pouces du visage. Youssouf se retourne avec un large sourire. "Quelqu'un veut essayer?"
Hein? Essayer de nourrir une hyène avec sa bouche?!? Je fais rapidement le calcul des chances que j'aurai dans ma vie de nourrir une hyène avec ma bouche. Hmm... Je me précipite.
"Moi, moi, moi!"
Les Japonais me tapent dans le dos, sans doute heureux que quelqu'un d'autre serve de cobaye. Ou de hors-d'oeuvre? "One hundred percent 100% Canadian beef", s'écrie l'Israélien.
Youssouf me recommande de m'agenouiller pour ne pas effrayer les animaux. Je me demande bien qui d'entre nous devrait avoir peur! D'ici, je sens la fébrilité du groupe de hyènes qui m'encercle, et je suis persuadé qu'elles doivent aussi percevoir ma crainte de mourir dans d'atroces souffrances après m'être fait arracher la face.
Youssouf place un steak saignant au bout du bâton que je tiens entre mes dents. Une hyène zieute aussitôt le morceau. Oh, oh! Elle fait trois pas rapides dans ma direction, et SCHLAC! Je n'ai même pas le temps d'avoir peur... Mais quel RUSH! Encore! Encore!
Bref, il a fallu qu'on m'arrache le bâton des mains. Et cette nuit-là, incapable de fermer l'oeil, comme "en manque", je suis allé m'asseoir au milieu du terrain de foot, le fou. À deux heures du matin, vous auriez vu la gueule de la douzaine de hyènes qui fouillaient les déchets...
"Mais qu'est-ce que c'est que cet énergumène?
- C'est un humain, patron.
- Je vois bien que c'est un humain, crétin! Je me demande pourquoi il grimace ainsi...
- Il rit, patron. Il rit."
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